À l’Est, du nouveau…

Lire Laura Ilea, c’est emboîter le pas à un corps verbal dont
on sent bien qu’il pense comme le corps de la femme qui le
porte et en éprouve comme lui les tressaillements intimes,
subtils ou déjà intrépides. On dirait une vision frissonnante
courant le long d’une sagacité sous la peau.

Mais emboîter le pas à ces corps l’un dans l’autre
bruissant de toute la musique de l’être, c’est aussi désirer en
suivre les mouvements dansants jusqu’au bout, pour autant
qu’il y ait un bout à semblables variations sur le thème de la
seule Connaissance qui vaille, à mes yeux, celle qui se joue
de la pesanteur des « gisantes », au moment où elle fait
sens. Avec une telle écriture, on n’est jamais sûr d’arriver à
destination, surtout si c’est un plafonnement. Quant à la
musique, l’«Interprète » en promène l’orgue dans les lointains
d’une fugue qui en deviendra inouïe à son approche. Sans
doute sa vérité a-t-elle ce son-là, toujours volatile et
pourtant toujours terrassant…

Je ne lis plus de romans, sauf celui-ci, qui me retient
dans son étrangeté, ses inattendu que… D’ailleurs, il semble
se détruire comme romanesque au fur et à mesure qu’il se
construit comme une transhumance obligée de ses personnages
d’un point de rencontre à un ordre de dispersion. Je me
trompe peut-être, mais j’ai le sentiment que ces personnages
n’existent que le temps pour l’auteure de prendre la mesure
de leur étoffe, sur une hypothétique « route de la soie ». Ils
ont rarement l’étoffe des héros de roman, ou alors elle est
éraillée, n’a pas résisté à la moche réalité des effilochages. Ils
disparaissent, un à un, dans une sorte de diaspora fantomatique.

Du coup, le récit lui-même en vacille, ou en oscille, sans cesse
magnifiquement : sa beauté va bien avec ses tremblements,
sa psychologie aussi, laquelle ramasse sur son chemin les
silhouettes d’une humanité qui en est à mendier des illuminations
auprès des obscurantismes.

Laura est une grande sensuelle, ce qui n’est pas bon
signe en philosophie, mais l’est dès lors qu’on en jette bas
les effets de manche et la solennité apprêtée, ou encore les
désincarnations… virtuoses. Elle a l’art de rendre sa pensée
agréable au toucher et ses mots pour l’exprimer ne sont pas
en reste s’agissant qu’ils soient respirés comme un parfum
et savourés comme par affriandement. Cela n’empêche pas
sa lucidité de se montrer impitoyable quand sa perception
des choses l’y invite. Les nuances, d’accord, mais pas au
prix d’une compromission avec ses besoins, immodérés, en
matière de preuves à l’appui de ses espérances, ou de ses
transports. Il y a de l’intransigeance dans cette grâce, et il y
a de l’absolu dans cette élasticité. C’est le mariage réussi de
la séduction et d’un principe d’inassouvissement. Être
insatiable de cette façon, ce n’est pas contraire à la jouissance,
mais cette jouissance ne durant jamais plus longtemps que
quelques secondes de perte de cartésianisme, il est difficile,
pour l’insatiable, de croire, passé le vertige, qu’elle peut
compter sur sa raison revenue pour lui faire vivre des états
d’intuition et de prescience exceptionnels que de toute évidence
la mécanique de cette raison n’autorise point.
Laura. Jusqu’ici, je n’avais que mon écoute de sa
voix pénétrante, lors de nos trop rares conversations, pour
me confirmer dans ce que je savais déjà d’elle à la faveur de
ses lettres : qu’elle était promise à un destin peu commun.
Maintenant, à la faveur d’un livre, je retentis de tout ce que
j’aime en elle : sa force de caractère, son talent indubitable,
sa prédisposition à vous changer une sonorité oisive en élan
érotisé de la voyelle ou de la consonne.

Il se peut que ce soit une alchimie de ce genre (une
transmutation à la Nietzsche) qui l’ait conduite à intituler
EST son ouvrage. Ce n’est pas qu’un simple point cardinal,
ni qu’une particulière région du monde, chère à son coeur.
Il y a du verbe être en cette sonorité, conjugué à l’indicatif
très présent. Laura est cet Est, de par ses entrailles et de par
son âme. Elle l’est de naissance, et en l’occurrence, la
naissance est sans fin, ainsi qu’une aurore multipliant ses
matins à la barbe des crépuscules. C’est ce que je me dis,
rêveusement. Et admiratif…

Marcel Moreau