Le magique et le non-humain dans la littérature et le cinéma contemporains

Ce projet part de plusieurs présuppositions fondamentales des théoriciens contemporains (Isabelle Stengers, Jean Baudrillard, Jean Rancière, etc.), qui dénoncent les cadres exclusivement rationnels des systèmes capitalistes, en les caractérisant comme des « captures démoniques de l’âme », similaires à celles présentes dans la pensée animiste traditionnelle. Pour contourner ces « captures », nous devrions mobiliser différents types de savoir et de pratiques qui ont été longtemps oubliés ou reniés par le monde occidental. Nous devrions ravitailler des modes de pensée dont nous avons perdu les outils appropriés – l`efficacité symbolique, l`analogie, la métaphore, en trouvant dans la littérature, dans l’esthétique et dans l’image les outils affectifs capables de rouvrir le monde sensoriel. Cela, grâce aux notions de monde animé, de matière vibrante ou d`agents non-humains, qui constituent le sol pour une nouvelle métaphore politique.
L`hypothèse principale sera que le non-humain pourrait avoir une signification politique et que nous devrions interroger, à travers les moyens spécifiques de la littérature et du cinéma. Cette notion sera également développée à travers un élément incontournable, à savoir le magique et le non-humain dans la littérature (Atwood, Martel, Müller) et le cinéma (Avatar; Pan’s LabyrinthEl laberinto del fauno; My Winnipeg). Pour Atwood, l’élément non-humain embrasse plusieurs formes caractéristiques de l’identité canadienne – des paysages géographiques, historiques et culturels, désignés dans ses premiers romans et études (dans les années 1970) par wilderness (surtout dans son roman Faire surface). Ce trope revient en 1990 dans un paysage désert, dévasté par la pollution environnementale et par l’urbanisation croissante. À travers ses histoires d’animaux et ses manuels de survie, Atwood revitalise un espace effrayant. Elle les projette dans un monde mythique des processus dynamiques, en continuelle métamorphose (La vie avant l’homme). Une autre vision du monde, considérée d’une perspective non-humaine, est constituée par deux œuvres de Yann Martel, La vie de Pi et Beatrice et Virgile, à la fois versions allégoriques et pratiques culturelles, histoires de survie et dialogues avec la nature et avec Dieu, qui décrivent un univers magique alternatif.

À ces deux versions canadiennes de « commerce » avec le paysage non-humain, on va ajouter un autre paradigme, la vision intensément poétique de Herta Müller, qui a remporté le prix Nobel de littérature en 2009. Elle met l’accent sur le symbolisme animal hybride (s’inspirant du folklore roumain) en tant que paradigme d’un monde totalitaire où l’humanité est abolie. La seule chance de survie dans un tel contexte oppressif est la régression vers le tout-puissant flux de la nature. La figure allégorique du faisan qui ne peut pas voler est emblématique.

Les romans des auteurs contemporains tels que Margaret Atwood, Yann Martel et Herta Müller, ainsi que les films mentionnés ci-dessus offrent une perspective significative, symbolique sur les « paysages cosmopolitiques » actuels. Nous allons traiter ces paradigmes en étroite relation avec un cadre philosophique précis (Stengers, Baudrillard, Rancière).