Fugues et labyrinthes

Dans l’une des nouvelles qui composent ce recueil, « EscriTore », un vieil écrivain se souvient de ce que lui disait une amie de New York : « Un jour tu rencontreras tes mots en chair et en os. Un jour ce ne seront plus les exhalaisons douloureuses de ton esprit, mais des présences réelles. Alors tu comprendras tout ».

Visiblement, Laura T. Ilea, née en Roumanie, vivant actuellement à Montréal, a fait entre deux continents l’expérience de l’incarnation des mots. Ses personnages, si différents les uns des autres, si semblables dans leur humaine aspiration à trouver la sortie du tunnel, se construisent sur le verbe – les paroles qu’ils échangent, celles qu’ils n’échangent pas mais qui peuplent leur monde, qui hantent leurs rêves et qui guident leurs mouvements. L’auteure est philosophe de formation et de profession ; elle est écrivaine de vocation. Certes, ses nouvelles sont chargées d’idées, de références ; mais elles sont aussi des tranches de vies, à la fois réalistes et métaphoriques. La multiplication des lieux, des origines, l’enchâssement des récits dans les récits, le labyrinthe des fuites, des errements, des itinéraires délibérément choisis ou non, des trajets d’Est en Ouest et inversement, des séparations et des retrouvailles, des exils et des retours, tout cela donne à l’ensemble une architecture à la fois mouvante et solide, souple et charpentée. « La certitude de la connaissance, qui ne se laisse saisir que pour un court instant dans une formule » le dispute à la « certitude des corps », aussi fugitivement insaisissable.

On ne résumera pas les cinq nouvelles d’Est. Elles sont là, s’imposant comme oeuvre littéraire, fondées sur la destinée de femmes et d’hommes qui cherchent simplement à vivre (souvent,c’est bien compliqué), et forgées dans le matériau de la prose poétique et musicale : associations étranges et limpides, images aussi inattendues qu’évidentes, phrases aux résonances mystérieuses tissent un réseau dans lequel le lecteur tâche, avec délices et sans concessions, de se frayer son propre chemin.

Jean-Pierre Longre